Maintenant, pour une fonction f donnée, on aimerait
Donner une condition suffisante sur f pour garantir qu’elle possède un DL(n) en un point x0.
Savoir comment calculer les coefficients a0,a1,…,an et le reste.
Sans surprise, l’existence d’un DL sera garantie si la fonction est suffisamment lisse dans le voisinage de x0.
10.4.1 La formule
Rappelons que pour un intervalle ouvert I, Ck(I) désigne l’ensemble de fonctions k-fois dérivables, dont les dérivées f(1)=f′,f(2),…,f(k) sont toutes continues.
Théorème 10.1.
Soit I un intervalle ouvert, et f∈Ck+1(I). Alors quel que soit x0∈I, f possède un DL(k) autour de x0, donné par f(x)=f(x0)+f′(x0)(x−x0)+2!f(2)(x0)(x−x0)2+3!f(3)(x0)(x−x0)3+⋯+k!f(k)(x0)(x−x0)k+R(x),2 où le reste R(x)=(x−x0)kε(x), et où la fonction ε(x) (qui tend vers zéro lorsque ε(x)→0) est donnée par ε(x)=(x−x0)(k+1)!f(k+1)(u), et u est un réel entre x0 et x, qui dépend de x0,x,k,f.
L’expression ci-dessus, qui exprime le DL(k) dans lequel les coefficients impliquant les dérivées d’ordre supérieur de la fonction, est la Formule de Taylor; lorsque x0=0, c’est la Formule de MacLaurin.
Proof
Fixons un point x0∈I, puis étudions f(x) en un autre point x∈I, x=x0. Sans perte de généralité, supposons que x0<x. Considérons le nombre Ax, défini implicitement par f(x)=f(x0)+f′(x0)(x−x0)+2!f(2)(x0)(x−x0)2+⋯+k!f(k)(x0)(x−x0)k+(x−x0)k+1(k+1)!Ax. (Cela signifie que si on le désire, on peut savoir ce que vaut Ax en l’isolant dans cette dernière expression.) Avec x0 et x fixés, on introduit la fonction φ:[x0,x]→R, définie par φ(t):=f(x)−{f(t)+f′(t)(x−t)+2!f(2)(t)(x−t)2+⋯+k!f(k)(t)(x−t)k+(x−t)k+1(k+1)!Ax}. Remarquons que φ satisfait aux hypothèses du Théorème de Rolle:
φ(t) est continue sur [x0,x], et dérivable sur ]x0,x[. En effet, les puissances de t qu’elle contient sont évidemment dérivables, et comme on suppose que f est k+1 fois dérivable, toutes les dérivées f(1)(t),…,f(k)(t) apparaissant dans φ(t) sont continues.
φ(x0)=φ(x)=0.
Il existe donc un point u∈]x0,x[ tel que φ′(u)=0. Maintenant, dérivons φ par rapport à t. (On rappelle que dans cette dérivation, “x” est considéré comme une constante!) φ′(t)=0−{(f(t))′+(f′(t)(x−t))′+(2!f(2)(t)(x−t)2)′+⋯+(k!f(k)(t)(x−t)k)′+((x−t)k+1(k+1)!Ax)′}=−{f′(t)+(f′′(t)(x−t)−f′(t))+(2!f(3)(t)(x−t)2−1!f(2)(t)(x−t)1)xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx+(3!f(4)(t)(x−t)3−2!f(3)(t)(x−t)2)xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx+⋯xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx+(k!f(k+1)(t)(x−t)k−(k−1)!f(k)(t)(x−t)k−1)−(x−t)kk!Ax}. En profitant du téléscopage, φ′(t)=k!(x−t)k(Ax−f(k+1)(t)), En utilisant cette expression au point t=u défini ci-dessus, 0=φ′(u)=k!(x−u)k(Ax−f(k+1)(u)). Puisque x0<u<x, on a (x−u)k=0, ce qui implique Ax=f(k+1)(u), et prouve la formule de Taylor. Pour montrer qu’on a vraiment obtenu un DL(k), il reste à étudier le reste, qui est donné par ε(x)=(x−x0)(k+1)!f(k+1)(u).Considérons un petit intervalle fermé autour de x0: J=[x0−δ,x0+δ]⊂I. Puisque f∈C(k+1)(I), la continuité de f(k+1) sur I implique qu’elle est bornée sur J: il existe une constante C telle que ∣fk+1(x)∣⩽C∀x∈J. En particulier, ∣f(k+1)(u)∣⩽C, ce qui implique que sur J, ∣ε(x)∣⩽(k+1)!C∣x−x0∣. En particulier, x→x0limε(x)=0.
□
Informel 10.4.Le résultat ci-dessus est intéressant, mais ses hypothèses peuvent en fait être affaiblies: il existe un résultat similaire, mais qui garantit l’existence d’un DL(k) pour une fonction k fois (et non pas k+1 fois) continûment dérivable. L’avantage de la formulation ci-dessus est que le reste est exprimé de façon très explicite, ce qui permettra d’utiliser le résultat efficacement au chapitre suivant.
Donc la formule de Taylor nous dit que l’on peut obtenir un développement limité en x0 d’ordre arbitrairement grand, à condition que la fonction soit suffisamment dérivable en x0 et dans son voisinage, et que l’on sache calculer ses dérivées f(k)(x0).
Exemple 10.5.
Considérons f(x)=ex au voisinage de x0=0. Comme ex est de classe Ck+1 pour tout k, elle possède des développements limités de tous les ordres. On a f(j)(x)=ex et donc f(j)(0)=1 pour tout j. Par la formule de MacLaurin, ex=1+x+2!x2+3!x3+⋯+k!xk+R(x), où R(x)=xkε(x), et ε(x)=x(k+1)!eu pour un certain u∈]0,x[.
Exemple 10.6.
f(x)=1−x1 autour de x0=0. Puisque f n’est pas définie en x=1, on la considère par exemple dans l’ouvert ]−1,1[. Écrivons f(x)=(1−x)−1, et calculons ses dérivées: f(1)(x)f(2)(x)f(3)(x)f(k)(x)=(−1)(1−x)−2(−1)=(−1)(−2)(1−x)−3(−1)2=(−1)(−2)(−3)(1−x)−4(−1)3⋯=(−1)(−2)(−3)⋯(−k)(1−x)−(k+1)(−1)k. On a donc f(j)(x)=(1−x)j+1j! pour tout j, ce qui donne f(j)(0)=j! Par la formule de MacLaurin, 1−x1=1+x+x2+x3+⋯+xk+R(x), qui est bien ce que nous avions trouvé plus haut.
Exemple 10.7.
Considérons f(x)=sin(x) en x0=0. Rappelons que f(k)(x)=sin(x+k2π), donc f(k)(0)=0 pour tous les k pairs, ce qui a pour conséquence que le développement de MacLaurin ne contient aucune puissance paire. On a par exemple le DL(3), sin(x)=x−3!x3+R(x) ou le DL(5): sin(x)=x−3!x3+5!x5+R(x).
Remarque 10.2.
Si on dispose d’une calculatrice qui ne connaît pas les fonctions trigonométriques, on peut utiliser des développements limités. Pour illustrer le procédé, supposons que l’on veuille calculer le sinus d’un angle de 1 radian, sin(1), sans calculatrice. En allant jusqu’à l’ordre 9, l’approximation par la partie principale sin(x)≃x−3!x3+5!x5−7!x7+9!x9 fournit déjà une approximation remarquable, pour tout x∈[−π,π]. Si on l’utilise pour x=1: sin(1)≃0.8414710097(ordre 9) Si on compare avec la valeur “exacte” obtenue avec une calculatrice: sin(1)=0.841470984808⋯(exact).
Exemple 10.8.
f(x)=cos(x) en x0=0: cos(x)=1−2!x2+4!x4+R(x)
Exemple 10.9.
f(x)=log(1+x) en x0=0. Les dérivées se calculent facilement: f(1)(x)f(2)(x)f(3)(x)⋯f(k)(x)=(1+x)−1=(−1)(1+x)−2=(−1)(−2)(1+x)−3=(−1)k+1(k−1)!(1+x)−k, ce qui donne k!f(k)(0)=k!(−1)k+1(k−1)!=k(−1)k+1. On a ainsi le DL(k): log(1+x)=x−2x2+3x3−4x4+⋯+(−1)k+1kxk+R(x).
10.4.2 À propos de l’existence d’un DL
Quiz 10.4.1.Soit I un ouvert, f:I→R, et x0∈I. Vrai ou faux?