Se pose maintenant la question de savoir quelles fonctions sont réellement intégrables au sens de la définition donnée plus haut.
Commençons par un exemple (trop) simple.
Exemple 12.4.
Soit f:[a,b]→R une fonction constante: f(x)=C.
Si C>0, on sait que l’intégrale doit exister, et puisqu’elle représente l’aire du rectangle de base [a,b] et de hauteur C, elle doit être égale à C(b−a). Voyons pourquoi c’est effectivement le cas. Soit σ une subdivision de [a,b]. Puisque mk=C pour tout k, la Darboux inférieure vaut Sσ(f)=k=1∑nmk(xk−xk−1)=Ck=1∑n(xk−xk−1)=C((x1−x0)+(x2−x1)+⋯+(xn−xn−1))=C(xn−x0)=C(b−a). De même, Mk=C pour tout k, et donc la somme de Darboux supérieure vaut Sσ(f)=C(b−a). Puisque les sommes ne dépendent pas du choix de la subdivision, ceci implique S(f)S(f)=σsupSσ(f)=C(b−a),=σinfSσ(f)=C(b−a), et donc S(f)=S(f), ce qui entraîne que f est intégrable et que son intégrale vaut ∫abf(x)dx=C(b−a).
Ce dernier exemple est excessivement simple: puisque la fonction est constante, les sommes de Darboux sont constantes et ne dépendent pas de la subdivision, donc ne donnent aucun travail particulier. Mais en général, dès que la fonction n’est plus constante, les sommes de Darboux sont toujours différentes, Sσ(f)<Sσ(f), peu importe la subdivision, et montrer qu’elles peuvent malgré tout être rendues proches l’une de l’autre semble être un problème difficile. Dans la section suivante, nous allons donner un résultat qui, même s’il ne permet pas forcément de calculer une intégrale, pourra au moins garantir l’intégrabilité...
Remarque 12.2.
Les résultats énoncés sur cette page sont donnés sans démonstration, puisqu’ils reposent tous, pour la plupart, sur la notion de continuité uniforme, une notion qui n’est pas traitée dans ce cours.
12.3.1 Une condition suffisante pour l’intégrabilité: la continuité
Théorème 12.1.
Si f:[a,b]→R est continue, alors elle est intégrable.
Par conséquent, toutes les fonctions fondamentales (polynômes, fonctions trigo, exponentielles et logarithmes) sont intégrables sur les intervalles fermés et bornés contenus dans leurs domaines.
En fait, on peut montrer qu’il suffit que f soit continue par morceaux pour être intégrable:
La résultat ci-dessus a la conséquence suivante: si une fonction n’est pas intégrable, c’est qu’elle doit être “très discontinue”.
Exemple 12.5.
Soit f:[0,1]→R définie par f(x):={10 si x∈Q∩[0,1], si x∈(R∖Q)∩[0,1]. On voit facilement que Sσ(f)=0 et Sσ(f)=1, quelle que soit la subdivision σ. Donc f n’est pas intégrable.
Voyons ensuite un résultat qui montre que l’on peut en principe calculer l’intégrale d’une fonction continue en choisissant des suites de subdivisions. Pour une subdivision σ=(x0,x1,…,xn), on définit ∣σ∣:=1⩽k⩽nmax∣xk−xk−1∣.
Théorème 12.2.
Soit f:[a,b]→R continue, et σ(N) une suite de subdivisions telle que, dans la limite où N→∞, ∣σ(N)∣→0. Alors Sσ(N)(f)→∫abf(x)dx, et Sσ(N)(f)→∫abf(x)dx.
Dans la pratique, on utilise souvent une suite de partitions régulières, où σ(N) contient N intervalles de longueurs égales. Voyons cela sur un exemple.
Exemple 12.6.
Considérons l’aire sous la “parabole d’Archimède”, dont l’équation est f(x)=1−x2,x∈[−1,1].
Par parité, il suffit de calculer l’aire de la moitié de l’aire sous la courbe, disons la partie de droite: ∫−11f(x)dx=2∫01f(x)dx.f étant continue, on peut utiliser le théorème et calculer l’intégrale en utilisant une suite de subdivisions Le plus simple, dans ce cas, est d’utiliser des subdivisions régulières. Prenons donc la suite de subdivisions σ(1),σ(2),… définie par σ(N)=(0,N1,N2,…,NN−1,1), Dans σ(N), on a que xk−xk−1=N1. On peut maintenant récrire précisément la somme de Darboux supérieure: Sσ(N)(f)=j=0∑N−1f(Nj)N1=N1j=0∑N−1(1−(Nj)2)=1−N31j=0∑N−1j2=1−6N3(N−1)N(2(N−1)+1) Dans cette dernière ligne, on a utilisé la formule 12+22+32+42+⋯+n2=6n(n+1)(2n+1). (Pour une preuve, voir ce qui a été fait ici.) Donc, par le théorème, ∫01f(x)dx=N→∞limSσ(N)(f)=1−N→∞lim6N3(N−1)N(2(N−1)+1)=1−62=32, ce qui implique ∫−11f(x)dx=34=1.33333….
12.3.2 Propriétés des fonctions intégrables
Proposition 12.1.
Soient f,g:[a,b]→R intégrables.
Linéarité: pour toutes constantes λ1,λ2∈R,∫ab(λ1f(x)+λ2g(x))dx=λ1∫abf(x)dx+λ2∫abg(x)dx.
Pour tout a<c<b, on a la relation de Chasles∫abf(x)dx=∫acf(x)dx+∫cbf(x)dx.
Si f(x)⩽g(x) pour tout x∈[a,b], alors∫abf(x)dx⩽∫abg(x)dx.
Si α⩽f(x)⩽β pour tout x∈[a,b], alorsα(b−a)⩽∫abf(x)dx⩽β(b−a).
∫abf(x)dx⩽∫ab∣f(x)∣dx.
La relation de Chasles est valable seulement lorsque a<c<b, mais pour qu’elle reste vraie plus généralement, ∫abf(x)dx+∫baf(x)dx=∫aaf(x)dx=0, nous adopterons la convention suivante: ∫baf(x)dx:=−∫abf(x)dx.
Quiz 12.3.1.Soit f:[a,b]→R. Vrai ou faux?
Quiz 12.3.2.Soit f:[a,b]→R une fonction bornée, intégrable. Vrai ou faux?
Quiz 12.3.3.Soit f:R→R une fonction continue et périodique, de période T. Vrai ou faux?