Soit P(z) un polynôme complexe en z: P(z)=a0+a1z+a2z2+⋯+anzn, où les coefficients ak∈C. On dit que P est de degré n si an=0.
Animation explicative
Si z∗∈C est tel que P(z∗)=0,z∗ est appelé racine du polynôme. On sait que dans les réels, certains polynômes (comme par exemple x2+1) ne possèdent pas de racines réelles. Dans les complexes, c’est très différent:
Théorème 2.3.
(Théorème Fondamental de l’Algèbre) Dans C, tout polynôme P de degré n⩾1 possède au moins une racine.
Nous ne donnerons pas la preuve complète de ce théorème, mais nous esquisserons un argument géométrique qui contient l’idée centrale de l’argument, sur un exemple. L’adaptation au cas général ne présente pas de difficulté supplémentaire (même si des notions un peu plus avancées sont nécessaires pour l’exprimer rigoureusement).
2.6.1 Idée de la preuve, sur un exemple
Considérons le polynôme suivant, de degré 5, P(z)=(2+i)+iz+z5. Ce polynôme contient un terme constant non-nul, 2+i=0, et il ne possède pas de racine facilement “devinable”. Pourtant, le Théorème Fondamental dit qu’il doit posséder au moins une racine. Voyons comment on peut, par un argument géométrique, se convaincre que c’est effectivement le cas. Cherchons une racine z écrite en forme polaire, z=reiθ. Nous allons balayer C avec z, en passant des petites aux grandes valeurs du rayon r⩾0; pour chaque valeur fixée de r, on considère tous les arguments possibles θ∈[0,2π]. Nous allons donc “tester” tous les points z∈C, en voyant C comme constitué d’une infinité de cercles centrés à l’origine. Pour commencer, remarquons que si r=0, alors z=0, et l’image de ce point par P est égale au terme constant: P(0)=2+i=0. Donc z=0 n’est pas racine de ce polynôme, et on commence à augmenter le rayon. Pour un r>0 fixé, considérons le cercle Cr⊂C de rayon r centré à l’origine (en rouge sur l’animation ci-dessous). L’image de Cr par P, P(Cr):={P(z):z∈Cr}, est une courbe fermée dans C que nous appellerons lacet (en bleu sur l’animation ci-dessous). Si le lacet P(Cr) touche l’origine,c’est qu’il existe un z∈Cr tel que P(z)=0. Remarquons ensuite que
Si r est petit, P(Cr) est un petit lacet qui entoure P(0)=2+i.
Si r est grand, alors P(Cr) est un grand lacet qui entoure 5 fois l’origine.
En augmentant r progressivement, il doit donc exister au moins une valeur r∗>0 pour laquelle P(Cr∗) touche l’origine. Donc pour cette valeur r∗, il existe un z∗∈Cr∗ tel que P(z∗)=0.
Animation explicative
P(z)=(2+i)+iz+z5.
On comprend que la preuve du résultat général (pour un polynôme Pquelconque) peut se faire en adaptant l’idée présentée ci-dessus. Le même argument est présenté dans The Fundamental Theorem of Algebra (Numberphile).
2.6.2 Conséquences
Lemme 2.3.
Soit P(z) un polynôme de degré n⩾1, et soit z0∈C un complexe fixé. Alors il existe un unique polynôme Q(z), de degré n−1, tel que P(z)=(z−z0)Q(z)+P(z0)∀z∈C.
Proof
Supposons que P est de la forme P(z)=a0+a1z+a2z2+⋯+anzn. Considérons les nombres b0,b1,…,bn−1 définis inductivement par bn−1bn−2⋮b1b0:=an:=z0bn−1+an−1:=z0b2+a2:=z0b1+a1, et définissons Q(z):=b0+b1z+b2z2+⋯+bn−1zn−1. Remarquons que si on développe le produit (z−z0)Q(z) et qu’on regroupe les puissances de z, on obtient: (z−z0)Q(z)=−z0b0+=a1(b0−z0b1)z+=a2(b1−z0b2)z2+⋯+=an−1(bn−2−z0bn−1)zn−1+=anbn−1zn=−z0b0+(P(z)−a0), c’est-à-dire (z−z0)Q(z)+z0b0+a0=P(z). En évaluant cette identité en z=z0, on obtient z0b0+a0=P(z0), et donc (z−z0)Q(z)+P(z0)=P(z).
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Ce résultat implique que si z0 est une racine de P, alors P peut se factoriser en un produit: P(z)=(z−z0)Q(z), où Q est la division de P par z−z0; on peut obtenir Q par division Euclidienne, ou alors à l’aide de la formule de récurrence pour ses coefficients, vue dans la preuve du lemme (on appel cette relation un Schéma de Hörner).
On peut maintenant énoncer une version un peu plus forte du Théorème Fondamental:
Animation explicative
Théorème 2.4.
Dans C, tout polynôme P de degré n⩾1 possède n racines: il existe z1,…,zn∈C tels que P(zk)=0∀k=1,2,…,n. De plus, P peut se factoriser comme suit: P(z)=an(z−z1)⋯(z−zn).
Proof
Soit P un polynôme de degré n. Alors le Théorème Fondamental et le lemme du dessus garantissent qu’il existe z1∈C et un polynôme Q(z), de degré n−1, tel que P(z)=(z−z1)Q(z). On peut ensuite répéter l’argument avec Q: il existe z2∈C et un polynôme Q′(z), de degré n−2, tel que Q(z)=(z−z2)Q′(z), etc. Le procédé se termine lorsque P s’est exprimé comme un produit P(z)=C(z−z1)(z−z2)⋯(z−zn), où C∈C est une constante. Puisque le terme de plus haut degré associé à ce produit est Czn, on en déduit que C=an.
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Si le Théorème Fondamental et le lemme du dessus nous ont montré que tout polynôme de degré n peut se factoriser en produit de n facteurs, trouver ces facteurs n’est pas un exercice simple en général. Nous verrons quelques exemples dans la section suivante.